23 décembre 2006
Sur les bienveillantes
Voici quelques réflexions à propos de ce livre, acheté avant tout le battage médiatique dont il a fait l'objet.
Piqué par la curiosité suite à la lecture d'une critique dans Télérama, j'ai donc lu ce pavé. Je suis quelqu'un qui s'interroge beaucoup sur l'être humain et tout ce dont il semble être capable, du pire comme du meilleur. J'ai toujours été avide de comprendre les actions des autres, le parcours de chacun, leur psychologie. Mon propre parcours m'a amené à m'intéressé à la Shoah, à la guerre en Yougoslavie, au génocide du Rwanda, aux différentes guerres du siècle précédent, et surtout à ceux qui ont vécus ces différents évènements. Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à commettre des actes qu'il serait incapable d'envisager dans des circonstances normales d'existence ?
Je suis d'une génération qui a eu la chance de ne pas avoir à connaître de telles situations. Mes oncles, eux, ont vécus la Guerre d'Algérie, mes grands-parents ont subi l'Occupation allemande, mon arrière grand-père fut blessé durant la Grande Guerre. J'ai cherché très souvent à les faire parler de ce qu'ils avaient vécus, parfois avec succès, souvent sans résultat, ces discussions ayant lieu au cours des repas familiaux, on cherchait très vite à me faire taire, on changeait de sujet, ce qui ne faisait qu'attiser ma curiosité.
J'étais jeune à l'époque, sans grands moyens de réflexions et je ne comprenait pas ce que l'on voulait taire. Alors je me suis renseigné, j'ai lu, beaucoup, vu des documentaires. Et toujours la même question revenait: qu'aurais-je fait, moi, à leur place ? Comment aurais-je réagi ?
La lecture des Bienveillantes ne m'a rien apporté à cet égard. C'est un excellent livre, sans nul doute, pas brillamment écrit, (avec des digressions de l'auteur sur les relations incestueuses entretenues par le personnage central et sa soeur jumelle, éléments qui n'ont aucun intêret à mon avis ) qui narre les péripéties d'un homme d'une trentaine d'année, membre de la SS, chargé de la gestion administrative des déportés Juifs d'abord en Russie, puis en France, et enfin en Pologne. Ce personnage semble vivre les évènements de l'extérieur, comme s'il était absent, comme si c'était un autre que lui qui agissait, prenait les décisions. Néanmoins, les autres personnages -réels, ceux là- (Spier, Eichmann, Himmler et bien d'autres) prennent vie dans leur sinistre réalité.
L'auteur s'étend un peu plus sur Eichmann que sur les autres, sans doute du fait des archives conséquentes disponibles sur cet individu, et le décrit comme le parfait bureaucrate. Sur ce point particulier, le film documentaire "Un spécialiste, portrait d'un criminel ordinaire" de Eyal Sivan est édifiant.
C'est en cela que réside tout l'intêret de ce livre : montrer que les monstres sont des gens ordinaires, et que n'importe lequel d'entre nous peut, au fil des circonstances, s'avérer être le pire des bourreaux. Les Nazis ne furent pas tous des pervers, des sadiques, ou des antisémites viscéraux.
Ce qui m'a le plus frappé, dans toutes les réflexions du personnage, porte sur les similitudes qu'il voit entre le régime nazi et ce régime soviétique. A ses yeux, les bureaucrates russes sont les mêmes que les bureaucrates allemands. A tel point qu'Auer (le narrateur) éprouve plus de sympathie envers les commissaires du peuple qu'à l'égard des alliés ukrainiens.
Il faut bien reconnaître que le régime stalinien a causé bien plus de morts que la Seconde guerre mondiale dans son ensemble, usant des mêmes politiques de déportations, d'arrestations et d'éliminations des populations "hostiles" au régime soviétique. A ce titre là, la lecture des Bienveillantes m'a apporté un regard nouveau et quelques sources de réflexions personnelles, ce qui est assez rare dans la littérature pour être souligné.
Un dernier mot : les passages relatifs au séjour d'Auer sur le front de l'Est et la narration froide des méthodes employées par les nazis dans l'élimination des populations juives russes à cette époque (avant le recours à la solution finale et au gazage) font parti des éléments indispensables à porter à la connaissance de chacun. A ce sujet, je conseille vivement la vision de ce qui constitue à mes yeux un chef-d'oeuvre du cinéma russe, je veux parler du film "Requiem pour un massacre", film méconnu, mais qui mériterait de faire partie de l'enseignement scolaire du programme de Première et de Terminale.
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=2688.html
http://www.allocine.co.uk/film/fichefilm_gen_cfilm=2688.html (en anglais)
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